Le blog du Web pilot
Des multiples questions posées au journalisme par le Web 2.0.
A l'heure de mettre en ligne notre nouvelle réalisation, wikiforum, pour la Radio Suisse Romande, je mesure un peu plus à quel point la stratégie générale d'un site Web 2.0. est au moins aussi importante que la technique et le design.
Wikiforum invite les internautes, non plus à "réagir" ou "commenter" des proses journalistiques, mais bien plus à contribuer à des sujets non encore explorés par les journalistes de la RSR. Ainsi, chaque jour, l'équipe de Wikiforum alimente le site en "sujets" qu'elle juge d'actualité. Ces sujets sont purement factuels, dénués d'angle (pour rester dans le vocabulaire journalistique), de qualificatif et d'intention.
Aux internautes de sélectionner dans ces propositions et d'écrire analyses, témoignages ou billets d'humeur. Ces contributions sont découvertes par l'équipe de Wikiforum, elles alimenteront les contenus de la rédaction, susciteront même parfois un appel téléphonique à leurs auteurs, qui pourront alors répéter leur contribution à l'antenne.
L'intéressant de l'affaire (outre un développement sur Drupal assez réussi et un design qui nous réjouit sans aucune modestie), c'est à quel point de tels concepts, implantés dans le monde des médias, supposent d'interrogations, avant, pendant et après leur lancement.
Ainsi, ouvrir la possibilité aux internautes de non plus commenter mais produire une information personnelle, unique, sans référence à ce qui a été écrit "au dessus", exige de se demander:
- Qui pourra écrire de la sorte ? Des anonymes? Des "membres "? Mais quels critères feraient d'un internautes lambda un "membre" ? Faut-il instaurer des droits différents, et permette ainsi à certains de publier alors que d'autres ne pourraient que lire ?
- Comment seront modérées ces productions ? A posteriori ou à priori? C'est à dire, l'opérateur laissera-t-il toutes les contributions paraître directement sur le site (avec pour avantage de stimuler la participation, chacun voyant immédiatement ce qu'il vient d'envoyer), ou décidera-t-il de vérifier les contributions avant publication (au risque de la lenteur et donc de la frustration de son public, sans parler des procès en censure possibles).
- L'anonymat (gage, lui aussi, de grande popularité) sera-t-il possible, ou au contraire les auteurs devront-ils se dévoiler (manière d'affirmer le sérieux du site et de limiter diffamation, provocation gratuite et grossiereté)? Avec le développement de vivreici.ch, nous avons pu mesurer le défit de la transparence: rares sont finalement les internautes à oser se filmer pour témoigner sur le Web de leur vie réelle. Le succès de Youtube laissait croire que l'ère du grand déballage narcissique était arrivée, mais rapportée à un territoire très précis (ici la Suisse romande) et à des sujets plus graves (dans le cas de vivreici, ma vie d'étranger en Suisse), l'exhibition se fait nettement plus frileuse...
- Mais au fait, si l'identité exacte est exigée des contributeurs, comment la contrôlerons-nous ? Comment s'assurer que Untel Schmol est bien le vrai Untel Schmol ?
- Plus sérieusement, comment faire comprendre et accepter, dans une rédaction journalistique classique, que des "non professionnels" viennent quasiment occuper la place du journaliste? Je goûte spécialement en ce sens la déclaration (traduite librement) de Paul Bradshaw, de onlinejournalism, qui annonce l'avènement du "distributed journalism" ainsi : "Le Distributed journalism, c’est passer d’un objectif - le contenu - à un autre : la communauté. C’est cultiver les contacts, pas seulement comme un carnet d’adresses. C’est comprendre les communautés, et parfois être mené par elles. Et c’est créer des outils et des systèmes aussi souvent qu’on crée des histoires. ». Ou encore Alfred Hermida de reportr.net, qui annonce “…le journalisme, de produit devient services et, ainsi, le fournisseur de news qui était une « destination finale » devient « élément d’un réseau »...”. Comment digérer un tel bouleversement ? Aujourd'hui que se tiennent à Lille les "Assises du journalisme", l'Atelier des médias (RFI) a choisi d'intituler son émission "A quoi sert un journaliste ?". Tout un programme...
- Comment, d'ailleurs, intégrer la capacité du réseau à dépasser une rédaction professionnelle ? Que faire par exemple si le billet envoyé par un contributeur à wikiforum est un véritable scoop, annoncé nulle part dans les incontournables fils de dépêches, et encore moins dans le staff rédactionnel? Le "flux" montant d'un wikiforum peut-il même (aurait-il le droit de) perturber le journal de 19 heures ??
- Enfin, et cela ne constitue pas une fin, comment assurer la promotion de tels nouveaux concepts, comment bousculer les attitudes au point que quelques dizaines ou centaines d'auditeurs se transforment une fois, deux fois ou quatre fois par semaine, en apprentis journalistes ? Comment assurer une quantité de contributions qui assure sa légitimité au site? Car il ne s'agit plus de promouvoir comme on vantait un produit, ou une émission, il s'agit de réaliser un pacte durable qui fasse (excusez du peu) exister l'émission (ou le produit Web 2.0.). Ainsi, quand les vendeurs boycottent e-bay, les rayons d'e-bay sont vides. Et si les auditeurs n'écrivent pas, wikiforum est vide...
On le voit, les questions que posent l'animation de sites Web 2.0. ouvrent des abymes insondables ou presque... Vos commentaires sont les bienvenus.
PS: Si le sujet "online press" vous intéresse, je vous propose ma sélection de liens régulièrement mise à jour, et vous recommande le site de Bradshaw déjà cité, dont je reproduis et commente ici un graphique:







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